L’Autre Ville (Michal Ajvaz)

L'Autre Ville (Michal Ajvaz)

L'Autre Ville

VO : Druhé Město
Auteur : Michal Ajvaz
Editeur : Mirobole (Horizons Pourpres)
Traducteur : Benoît Meunier
Date de parution : 04/2015
Pages : 220
Prix : 19€ / 11,99€ ebook

Un homme entre dans une bouquinerie de Prague et découvre par hasard un livre étrange, écrit dans un alphabet inconnu. Fasciné d’entrée de jeu, il tente de percer ses secrets, ce qui le conduit sur les traces d’une société parallèle, ville dans la ville, aux codes bien différents des nôtres.

L’Autre ville, au coin de l’œil et dans les ombres, saurez-vous la voir ?

Michal Ajvaz joue à sa manière avec l’invisible que l’on côtoie chaque jour, ces mouvements attrapés du coin de l’œil qui ne font pas sens, ces choses que l’on perçoit sans vouloir se l’avouer car elles dépassent l’entendement, les mondes qui naissent dans le noir et le silence, qui occupent les espaces inaccessibles.
L’Autre ville c’est un miroir que la plupart d’entre nous nient farouchement car il dépasse la compréhension. Mais le héros est prêt, lui, à passer de l’autre côté du miroir, malgré les bâtons que lui mettent dans les roues les habitants de l’Autre ville qui ne veulent pas voir notre réalité les envahir via cet homme.

Bien que se basant sur certaines peurs, il ne s’agit aucunement là d’un récit effrayant. Au contraire, qu’arriverait-il si cette peur ne faisait plus barrière et se muait en fascination, en quête ?

Un héros fasciné qui entraîne le lecteur dans sa quête

Cette quête du héros devient obsession. Chaque jour, il erre en rêvant de l’Autre ville et chaque nuit il pourchasse les indices de sa présence, se faisant observateur discret puis tentant de l’approcher de plus en plus près, de se couler dans sa dynamique. Mais son appartenance à notre réalité lui colle à la peau.

Dans son errance il rencontre beaucoup d’hostilité, ce qui le conduit parfois à des confrontations un peu stressantes, mais sa fascination prend toujours le dessus et il s’enfonce toujours plus loin, au risque de perdre ses repères originaux et de ne plus pouvoir faire marche arrière sans pour autant que l’Autre ville l’accepte.
C’est un explorateur d’un nouveau genre que le lecteur suit dans ces pages, capable de s’ouvrir à tout, gagné par la magie de l’inconnu et incapable de retourner à son train-train quotidien. Il est intéressant de voir comment l’expérience le transforme.

Attention, chute de repères, accrochez-vous au premier requin qui passe

L’Autre Ville est un roman extrêmement déroutant. Le premier dialogue peut faire perdre pied aisément tant tous les repères s’effondrent d’un coup. Lorsqu’une réalité se retrouve confrontée à une autre aussi brutalement, le cerveau ne suit plus. Enfin celui du lecteur, car le héros, lui, semble naviguer sans surprise ni appréhension dans cette nouveauté.
Se pose alors la question : est-ce trop pour moi et dois-je abandonner cette lecture ?
Vient l’heure du choix pour le lecteur : laisser sa rationalité au placard, s’ouvrir à l’indescriptible et se laisser porter par cette barque aux formes étranges sur les flots d’un récit aux côtes inconnues ; ou s’accrocher au contraire à sa rationalité et faire partie de ceux qui continuent de refuser l’Autre réalité qui nous côtoie pourtant chaque jour ?
Typiquement, ce genre de roman en laissera beaucoup sur le carreau ; les autres devraient être récompensés de leurs efforts au bout du compte (sans garantie).

Un récit qui sait être enchanteur pour qui se laisse porter

Malgré son aspect franchement déconcertant, L’Autre Ville est un roman qui gagne à être connu et une lecture qui gagne à être vécue, surtout.
Michal Ajvaz réenchante complètement le quotidien et la ville. Prague qui est une capitale déjà magnifique, en tout cas d’après les descriptions nombreuses au fil des errances du héros, gagne en magie et en aura suite à l’apparition de ces éléments surréalistes sur ses toits, dans ses rues et ses boutiques, au fond de ses canaux ou encore à l’intérieur de ses monuments.

Lire L’Autre Ville c’est un peu comme faire un rêve. Il y a du sens pour ceux qui le vivent, mais au réveil dur dur d’y comprendre quelque chose. Pourtant on observe ces farandoles fantastiques avec émerveillement, prêt à croire à leur réalité, car elle fait sourire, surprend, elle coupe de ces repères certes rassurants mais également limitants et bien trop familiers pour savoir nous toucher encore (du moins à ce point là).
Bref, L’Autre Ville est un titre plein de magie et de mystères, très aquatiques mais aussi sauvages et primitifs, qui trouvent un écho quelque part dans notre cerveau trop rationnel un peu perdu.

De quoi réfléchir aussi, sur notre propre réalité, nos propres travers

Au-delà d’une promenade onirique, ce livre est l’occasion pour l’auteur de poser des pistes de réflexions sur divers sujets. Bien sûr, sans repères fiables, elle frôlent le lecteur, puis lui échappent ; une certitude se transforme vite en doute et tout éclair de compréhension se noie dans les eaux indomptables de l’Autre ville.
Pourtant, ces idées sont bien réelles, Michal Ajvaz aborde le rapport de chacun à la réalité et aux origines, le poids des traditions et des obsessions, sujets indubitablement sérieux. Mais leur mise en scène est telle est songe. Libre au lecteur de déterminer leur impact sur lui-même et leur portée.

L’Autre ville est donc un roman qui se lit comme un rêve : il faut y plonger de plein pied sans chercher à s’accrocher à ses repères, car ceux-ci ont été effacés. Difficile d’accès, surtout à cause d’un démarrage assez brutal, il récompense le lecteur qui sait s’ouvrir à lui, en lui offrant une magie particulière et de quoi le marquer durablement.

4 réflexions au sujet de « L’Autre Ville (Michal Ajvaz) »

  1. Il est dans ma wish list. Après ta chronique me fait un peu peur parce que « laisser sa rationalité au placard » c’est un peu tout l’inverse de moi. Mais en même temps, ça m’intrigue aussi beaucoup, donc je tenterais très probablement parce que ma curiosité va l’emporter ^^

    • Le lâcher prise est vraiment indispensable. Mais le lire pour tenter une nouvelle expérience peut être une bonne raison. Je pense qu’il y a forcément quelque chose à retirer de ce livre, même si on a du mal avec ^^

  2. Ping : Chroniques des livres éligibles au Prix Planète-SF 2016 : A à K (par titre) - Planète-SF

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