Il pleuvait des oiseaux (Jocelyne Saucier)

Il pleuvait des oiseaux (Jocelyne Saucier)

Il pleuvait des oiseaux

Auteur : Jocelyne Saucier
Editeur : Folio
Date de parution : 01/2015
Pages : 217
Prix : 7 € / 6,99 € ebook

Tom et Charlie sont bien embêtés de voir débarquer dans leur forêt loin de tout, où ils ont décidé de finir leur vie, une photographe curieuse et pleine de questions. La jeune femme est à la recherche de Boychuck, légende et dernier survivant de la période des grands feux qui ont ravagé l’Ontario au début du XXe siècle.
Les vieillards solitaires et contents de l’être ne se doutent pas encore que cette rencontre va bouleverser leur retraite bien organisée !

L’Histoire et l’histoire sont toutes deux faites par les individus

L’aspect historique du récit tient une place important ; l’ombre des grands feux canadiens du début du XXe siècle plane sur l’ensemble du récit, au travers du personnage énigmatique de Boychuck ou des témoignages rapportés par la photographe et les gens qu’elle a pu rencontrer.
Fascinée par cette époque et surtout par les individus qu’ils l’ont vécue, elle compte bien récolter le témoignage de celui qui hante le souvenirs de tant d’autres victimes au point d’avoir acquis une aura de légende. Entre tous ces destins se dessine un épisode terrible et fascinant de l’histoire du Canada.

La façon qu’a Jocelyne Saucier d’amener petit à petit au travers de visages humains et de témoignages posthumes ces événements traumatisants est emprunte d’une grâce toute particulière. La photographe aime profondément les gens qu’elle rencontre, s’ouvre à leurs expériences avec humilité.
D’un autre côté, l’histoire de Boychuck/Ted est un mystère qui se dévoile par petites touches, avec l’aide d’un autre protagoniste, un peu fantasque. Cette magnifique narration qui rend hommage à ces gens qui ont lutté et beaucoup perdu est marquante.

De beaux personnages et leur riche vécu… qui s’enrichit encore et toujours

L’autre partie du récit se focalise sur les vivants et leurs choix de vie.
Après une première vie intégrée à la société, qui se révèle au fil du texte, les deux grands bourrus que sont Charlie et Tom, pour des raisons différentes, ont choisi d’en vivre une seconde coupée de leurs semblables. Rien ne semble avoir de prise sur eux, pas même l’idée de leur mort, qu’ils acceptent sans fatalité, sans résignation, sans peur, comme un autre élément de la vie.
La photographe permet au lecteur de rencontrer et d’apprendre à connaître les deux lascars qui ne sont pas ravis de l’accueillir parmi eux. Mais tout de suite l’artiste se rend compte qu’elle n’a pas dégoté de mauvais bougres. La mauvaise foi, leur choix de vie simple, leur philosophie de vie se dévoilent peu à peu, avec un certain humour.

Une autre femme va s’introduire dans leur espace et mettre sans dessus dessous leur conception bien établie de la vie dans les bois. Pour elle, c’est une première vie ; son destin est triste mais malgré son grand âge, il reste beaucoup de vie et de joie à venir, et elle compte bien en profiter à fond. Cette véritable fée transforme encore plus la vie dans la forêt que n’avait pu le faire la photographe, qui venait en observatrice et oreille attentive.
Deux autres individus peu désireux de se faire une place dans la bonne société eux-mêmes aident également les papis à mener leur barque, complices de leur évasion du monde civilisé.

Toutes ces personnalités, dont les histoires sont révélées peu à peu, sont touchantes et attachantes, par leurs souffrances passées, leur volonté de vivre aujourd’hui et demain tant que cela leur est possible, la gentillesse dont il font preuve les uns envers les autres ; et ce du cultivateur de marijuana à la vieillesse innocente.

Les hommes, bourrus et méfiants, respectant leur silence respectif, sont en réalité serviables et cordiaux. Ils redécouvrent avec la photographe et l’autre personnage féminin une autre façon de vivre et d’interagir avec les autres.
Car il n’est jamais trop tard pour changer, pour créer de nouveaux liens, pour évoluer. La dynamique mise en place par Jocelyne Saucier est profondément humaine.

Délicatesse dans le style pour un texte qui touche profondément

Outre ses protagonistes attachants, la force du roman provient de l’écriture de Jocelyne Saucier. Les destins dévoilés le sont avec beaucoup de respect, douceur et pudeur, mais également beaucoup de poésie et de tendresse. Avec simplicité et style, l’auteur laisse s’exprimer la plus belle part de l’humanité de chacun.

Avec l’exemple de Tom, Charlie et les autres, c’est une véritable réflexion sur la liberté et la vie qui se dessine et que l’on s’approprie spontanément. Ce qui aurait pu être un roman marqué par la tristesse et la proximité de la mort est en réalité une œuvre très lumineuse, bouillonnante. La retraite, le rejet par la famille, la maladie, ne sont pas forcément le signe d’une fin, et au contraire signent parfois un renouveau. Un départ inattendu qui apporte autant que la jeunesse et l’âge mûr en émotions et en expérience.
Il pleuvait des oiseaux est un titre très inspirant, il donne envie de prendre sa propre vie à bras le corps, de se libérer de ce qui nous limite : la peur, des proches toxiques, même parfois la société dans son ensemble. De trouver sa propre voie, sa liberté. Lire ces pages ôte un poids dont on pouvait ne même pas avoir conscience.

Il pleuvait des oiseaux est un roman magnifique, poétique et flamboyant. Une lecture positive et instructive dont il ne s’agirait pas de se priver.

10 réflexions au sujet de « Il pleuvait des oiseaux (Jocelyne Saucier) »

  1. J’ai beaucoup aimé ce roman, encore plus quand je m’en souviens. C’est triste et beau, drôle et très original. J’ai eu l’occasion d’animer un débat avec l’auteur : c’est une femme généreuse et gaie, attentive, exactement ce qu’on ressent à la lecture.

    • Je lirai avec plaisir Les Enfants de la mine un jour, mais là j’ai un beau livre-doudou à relire en cas de panne ou de coup de mou. Merci de m’avoir permis cette découverte !

    • Il l’est. Ce n’est pas le genre de livre à retourner le cerveau tellement il est beau mais il a une simplicité vraiment agréable, une beauté tranquille. 🙂

  2. Un vrai beau coup de cœur, pour moi. La découverte d’une plume magnifique, un côté instructif non négligeable, et des personnages superbement dépeints et très attachants.

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