Tétraméron (José Carlos Somoza)

Tétrameron (José Carlos Somoza)

Tétraméron

Auteur : José Carlos Somoza
Editeur : Actes Sud
Date de parution : 02/2015
Pages : 250
Prix : 21,50€

Soledad, douze ans, part un matin en sortie scolaire avec sa classe. Presque invisible déjà aux yeux des autres, elle s’écarte du groupe pour entrer dans un lieu étrange où quatre personnages énigmatiques prennent tour à tour la parole pour raconter des histoires marquées par le Mal, le désir, l’envie… La jeune fille fait face au Tétraméron. Saura-t-elle écrire sa propre histoire ?

Une comparaison intéressante mais un recueil obscur et peu subtil

Ce Tétraméron de Somoza est un hommage plutôt évident au Décaméron de Boccace. Même sans avoir lu ce dernier, il est aisé de reconnaître certaines similitudes, parmi elles ce lieu hors de la réalité, les allégories, les récits mettant en scène divers excès. Cette débauche touche des thèmes relativement variés : le sexe, bien entendu, est présent, surtout sous sa forme du désir ; mais le récit touche aussi à d’autres formes de désirs, comme la volonté de consommer toujours plus jusqu’à en perdre le sens. Un panel qui aurait pu être intéressant, mais l’auteur ne pousse jamais bien loin le ton ou la provocation et finalement ces récits plein d’excès ne bousculent pas franchement le lecteur.

D’autre part, la morale des contes est régulièrement obscures. Les interventions de Soledad, entre les contes ou parfois même à l’intérieur de ceux-ci via ses pensées, ne font qu’illustrer des messages évidents sans donner plus de clés au lecteur que ce qu’il possédait déjà. Un manque de subtilité qui non seulement n’aide pas le lecteur à appréhender l’oeuvre mais lui donne en plus l’impression de passer pour un imbécile avec cette gamine qui analyse sans aucune finesse ni habileté.

Une construction ratée qui passe à côté de son propos

La forme était au départ alléchante. Des contes censés monter vers un climax, amenant petit à petit l’enfant à se rendre compte que tout cela la concerne, comme une métaphore de la fin de l’enfance et de l’entrée dans l’âge adulte, ce monde brutal qui nécessite de dire adieu à toute forme d’innocence. Avec entre chaque un aperçu des pensées de ladite enfant.

Pourtant, cette forme est inaboutie et lourde. L’auteur ne semble pas avoir su choisir à la base son liant. Soledad d’un côté, les quatres êtres énigmatiques d’un autre ou encore cette histoire de coffrets à ouvrir entre chaque intervenant, image poétique mais totalement distincte du reste du contexte et ne servant qu’à fournir un mot de fin qui semble totalement naïf… Les différentes briques ne s’emboîtent pas harmonieusement et si le style de l’auteur fait appel à une sorte de poésie, elle tombe relativement à plat au regard de la construction peu convaincante.
A cela s’ajoutent les obscures morales des textes, ce qui au final, donne une thématique qui ne fonctionne plus très bien. Il est en effet difficile de tout rattacher à l’idée de l’enfant devenant adulte, à se demander si l’auteur maîtrise son sujet.

Un imaginaire riche et intrigant malgré tout

Tétraméron reste tout de même une œuvre de Somoza. Si le thème et la forme n’offrent pas grand intérêt, ce dernier existe tout de même et réside dans l’imaginaire fertile de l’auteur. A condition d’oublier l’inspiration du Décaméron et la construction non maîtrisée, les contes pris indépendamment restent assez plaisants. Et si la forme convainc de moins en moins au fil des pages, en revanche les histoires prennent un peu plus d’ampleur.
Somoza a un imaginaire original, assez décalé. Pour réaliser leurs désirs ses protagonistes vont très loin, ce qui offre des intrigues tordues, parfois glauques. Mais l’habileté de Somoza est de ne jamais tomber dans l’excès à ce niveau. Sa plume est poétique, le ton philosophique. Une certaine beauté persiste malgré la laideur. Les contes exercent donc une certaine fascination.

Tétraméron de José Carlos Somoza n’est clairement pas une grande réussite. Heureusement que les univers créés par l’auteur sont malgré tout intéressants, car celui-ci passe complètement à côté de son propos avec cette forme inaboutie.
Ni une bonne entrée pour découvrir Somoza ni satisfaisant pour qui le connaîtrait déjà, Tétraméron est à réserver aux curieux que rien n’arrête.

(Tétraméron chez Actes Sud)