L’Océan au bout du chemin (Neil Gaiman)

The Ocean at the End of the Lane (Neil Gaiman)

The Ocean at the End
of the Lane

Auteur : Neil Gaiman
Editeur : William Morrow
Date de parution : 06/2013
Pages : 178
Prix : 25,99$ hardback

Un homme revient dans la région de son enfance pour des funérailles. Perdu dans ses pensées, ses pas le dirigent vers les lieux qu’il habitait lorsqu’il avait 7 ans. Et plus loin, au bout du chemin, se trouve toujours la ferme des Hempstock, la famille de son amie Lettie, qui disait de la mare derrière la maison qu’elle était un océan.
Alors qu’il s’assoit près de cet océan, les souvenirs l’assaillent. Des images sombres et effrayantes d’une aventure hors du commun survenue quarante ans auparavant.

Tenir éloigné des enfants, à mettre entre toutes les mains adultes

La majeure partie de l’intrigue de L’Océan au bout du chemin ayant pour héros un enfant de 7 ans, seule l’introduction et la conclusion mettant en scène le quadragénaire, il serait légitime de se demander s’il s’agit d’un roman jeunesse. Sans suspense, la réponse est non, ce livre est bien destiné aux adultes. Mais la frontière entre les différents âges est malgré tout bien floue.

Sous la plume de Neil Gaiman, ce narrateur est indéniablement un gamin, avec sa logique, son vocabulaire, sa façon d’appréhender le monde, ses peurs. Il est très réel, vivant et crédible et c’est son expérience qui est narrée, à la première personne.
Pourtant, même si l’adulte semble loin dans cette histoire, il faut indéniablement avoir vécu pour avoir du recul et comprendre ce qui se passe, notamment les peurs vécues. Ainsi, l’adulte est toujours présent au travers du regard du lecteur. Les barrières sont brouillées, comme souvent chez l’auteur, entre l’enfance et l’âge adulte, comme entre le réel et l’imaginaire.

De l’individu à tout un chacun, un travail sur le conte

Ce court roman, comme toujours avec Neil Gaiman est en réalité plutôt un conte.
Le récit est en partie ancré dans le passé d’un individu très précis. Le livre est un recueil des souvenirs de cet adulte sur son banc, l’histoire de son enfance, dans sa ville, avec ses voisins, sa famille – notamment sa petite sœur bien pénible –, ou encore les paysages très minutieusement décrits de cette campagne anglaise, avec la ferme au bout du chemin…
Les sensations perçues par le narrateur sont aussi détaillées que les décors, l’ensemble vibre d’une nostalgie communicative. L’homme au bord de l’océan se laisse envahir peu à peu par ses souvenirs et fait revivre sa mémoire, laissant entièrement place à ce garçon de 7 ans.

Mais une chose manque, au fil des pages… son nom.
Ce héros devient ainsi le visage d’une enfance universelle malgré toute la précision de son environnement et de son aventure. L’Océan au bout du chemin est un conte sur ces moments qui marquent un tournant dans la vie, ces expériences qui transforment à jamais, sur les frayeurs typiques partagées par tous ceux qui traversent ce jeune âge. Un conte sur l’Enfance.
Son expérience a beau être unique, ce qu’elle transmet est universel et le lecteur se l’approprie.

Un fantastique bien ancré dans le monde réel

N’oublions pas la dimension surnaturelle, qui s’invite dans cette petite vie de jeune garçon bien rythmée par le quotidien. Elle le fait petit à petit, de manière décalée au début, bizarre et incertaine, avant d’entrer de plein pied dans la réalité. Elle prend alors de l’ampleur, jusqu’à devenir effrayante, menaçant l’existence entière du héros, son équilibre familial, tout ce qui – d’une manière ou d’une autre – est rassurant et fiable pour lui, le socle qui lui permet de se construire et d’avancer.

Certains passages sont vraiment inquiétants. Pas forcément dans le surnaturel même, mais dans ce rappel aux peurs d’enfant. Peur du noir, peur du monstre au détour d’un couloir, peur de l’adulte et de décevoir l’adulte, surtout lorsqu’il est aimé et respecté….
Neil Gaiman sait renvoyer le lecteur à sa propre enfance et ses propres frayeurs en donnant à ces dernières des visages et des formes bien précis. Le personnage qui incarne particulièrement ces peurs est très vivant, l’écriture de Gaiman est si évocatrice que pour un peu les terreurs sortiraient du livre pour nous avaler.

Une bulle de soleil entourée de noirceur, plongées dans un tourbillon d’émotions

Les autres personnages, surtout Lettie et sa famille, sont touchants. La fillette, sa mère et sa grand-mère sont une véritable lumière dans cet univers sombre de l’enfance aux repères qui tombent et qui laissent entrer les dangers. Elles sont l’espoir, le lieu où jeter l’ancre en cas de tempête.
Elles sont l’image des souvenirs rassurants, de la vie même, avec ses erreurs mais toutes ces bonnes choses qu’elle peut offrir, des possibles à venir, du bonheur que l’on trouve dans les petits détails, de la magie qui persiste même lorsque l’adulte a cessé d’y croire. Très réelles et figures de conte en même temps, elles participent à enrichir l’histoire de cet homme inconnu tout comme l’universalité du propos de l’auteur.

Beaucoup d’émotions se dégage au fil de la plume de Neil Gaiman. L’auteur offre une nouvelle preuve de sa fine sensibilité, qui se glisse dans chaque détail de chaque scène. La façon dont il évoque les peurs est prenante de façon presque dérangeante (qui aime être exposé au souvenir de ses frayeurs ?).
Impossible également de ne pas se sentir nostalgique de sa propre enfance, des mondes imaginaires infinis qui l’enrichissaient.
En racontant cette enfance anonyme, Neil Gaiman parle directement au cœur du lecteur. Il est difficile de sortir totalement indemne de cette lecture, qui chamboule, pas forcément violemment, mais en profondeur.

L’Océan au bout du chemin est un très beau retour en littérature adulte pour l’auteur.


Parution française : 23 octobre 2014, éditions Au Diable Vauvert, traduction Patrick Marcel, 320 pages, 18€ / 12,99€ ebook

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