Des mille et une façons de quitter la Moldavie (Vladimir Lortchenkov)

Des Mille et une façons de quitter la Moldavie (Vladimir Lortchenkov)

Des Mille et une façons
de quitter la Moldavie

Auteur : Vladimir Lortchenkov
Editeur : Mirobole (Horizons Pourpres)
Date de parution : 04/2014
Pages : 250
Prix : 20€ / 12,99€ ebook

En Moldavie, et particulièrement à Larga et ses environs, on rêve à l’Italie comme à la Terre Promise ou au Paradis. Et pour échapper à la pauvreté et à un avenir bien morne, on est prêt à tout tenter pour gagner ces terres légendaires.
Comme malgré tout on ne manque pas de ressources et d’imagination en Moldavie, « prêt à tout » prend un sens… bien particulier.

Italie, prends garde, ces Moldaves sont bien motivés

La Moldavie, « pays le plus pauvre d’Europe » annonce la préface. Ancien pays soviétique, aux terres ingrates, aux conditions de vie difficiles. Il fallait bien un artiste pour lui donner des couleurs et des ailes, et Vladimir Lortchenkov est cet artiste.

L’auteur fait rêver les villageois, des paysans, mais aussi des religieux, des hommes politiques jusqu’au Président, des jeunes, des vieux… L’Italie… Un simple mot qui déclenche une véritable fièvre de l’or chez ces moldaves et une succession de récits délirants par la même occasion.
Touchés par l’appel de l’ailleurs (ah, Rome et ses collines), de salaires fabuleux (un millier d’euros par mois !), de la possibilité de faire vivre leur famille restée au pays, les voilà qui se lancent dans des projets tous plus loufoques, dangereux, voués à l’échec, inventifs…

Rien que rêver leur permet déjà de s’évader de leur quotidien, mais s’atteler à réaliser le rêve est encore meilleur, quitte à tomber dans des arnaques plus visibles que des spams d’héritage nigérian et à oublier ce que l’on possède déjà sur place pour viser l’inaccessible.
Le livre est rythmé par les courts chapitres qui sont autant d’instantanés de rêves et de nouvelles méthodes testées jusqu’à l’échec, du passeur payé rubis sur l’ongle au tracteur volant.

Une approche humoristique qui ne manque pas de finesse

Car oui, ce livre est drôle. Très drôle. Dans leurs actions désespérées, les villageois manquent de déclencher des incidents diplomatiques internationaux, se trompent de sens, déclenchent des croisades, manquent totalement de chance dès que possible…
L’absurde règne en maître, la façon qu’ont les protagonistes d’aborder leur rêve est digne d’une nouvelle mythologie. La fatalité qui leur colle à la peau est hilarante pour le lecteur, mais aussi touchante et à l’occasion pathétique. On sourit, on rit beaucoup, mais sans mépris pour ces êtres qui rêvent et agissent pour réaliser ce rêve, malgré la bêtise et l’ignorance qui accompagnent chacun de leur mouvement. Certains reviennent plusieurs fois, acharnés, qui savent atteindre le lecteur par leur ténacité mêlée de leur étonnante capacité à tomber dans le burlesque malgré eux.

Le ton sait rester toujours léger, grâce aux nombreux rebondissements saugrenus et à la plume enjouée de l’auteur, simple et accessible, mais très sensible. Une certaine poésie se dégage même de ce livre, accompagnant la profondeur du propos.

Derrière le rire, un portrait sérieux

Des mille et une façons de quitter la Moldavie est évidemment un roman au propos riche et complexe. L’histoire soviétique est abordée plusieurs fois, tout comme son héritage et ses conséquences sur la vie contemporaine dans le pays. Corruption, pauvreté, décisions hâtives, gaspillage de ressources… de nombreux thèmes sont abordés et les soviétiques en prennent pour leur grade, toujours de manière humoristique et absurde, un vrai délice.

Les implications sont lourdes de sens et même si la légèreté n’est jamais loin certaines parties du récit sont plus dramatiques que d’autres. Chaque parole, chaque acte a des répercussions, parfois radicales. La pauvreté peut devenir pire, des êtres chers peuvent être perdus.
Malgré l’humour, tout cela s’avère poignant, car il devient vite évident que l’auteur lui-même aime ces gens, ses concitoyens, et qu’il est touché par leur condition. Loin de les tourner totalement en ridicule, il leur rend aussi hommage dans cette fable très humaine, tout en restant lucide sur ce qu’il observe au quotidien.

Des mille et une façons de quitter la Moldavie est un petit OVNI sur nos étagères, un roman à l’identité unique, qui apporte un petit bout d’un pays dont on parle bien peu. Vladimir Lortchenkov donne à ses habitants leur quart d’heure (ou quelques heures) de gloire bien mérité, entre humour et compassion.