[Dossier Numérique] Les protections du livre numérique

Rappel : ce dossier numérique est écrit par une noob pour les noobs, il n’a pas vocation à être exhaustif ni détenir une vérité absolue. Le principe : partager la découverte du numérique et les perceptions autour de thématiques touchant à la lecture numérique.

Trois types de protections peuvent s’appliquer sur un livre numérique : les DRM, le tatouage numérique (ou watermarking ou marquage) et enfin aucune protection ou sans DRM. Je vais dans cet article détailler mon expérience avec chacune de ces protections et partager les enjeux que j’ai perçu autour de celles-ci. Je comparerai également l’achat avec DRM avec le piratage.

DRM = Digital Rights Management

Keskecéksa ?

En gros, il s’agit d’un verrou. Le fichier avec DRM ne pourra être lu que par des appareils autorisés et ne pourra donc pas être partagé ou simplement copié. En bloquant l’accès au fichier sans en empêcher sa lecture, les professionnels espèrent décourager les pirates. La plupart du temps, la DRM apposée est celle d’Adobe, mais certains ont leur propre verrou personnalisé, comme Apple ou Amazon.
En France on les appelle parfois MTP : Mesure Technique de Protection.

Qui les appose ?

En général, c’est l’éditeur qui décide, selon sa propre politique et ses contrats d’apposer ou non des DRM. Par exemple, Gallimard met des DRM partout. Parfois, c’est l’auteur qui décide : L’Atalante n’en met pas, sauf à la demande de l’auteur (l’agent de Terry Pratchett en ayant réclamé, il est pour l’instant le seul du catalogue avec verrou).

En pratique, on retrouve dans certaines librairies numériques des titres avec DRM alors que l’éditeur a une politique sans DRM. L’origine de ce fait est semble-t-il diverse.
Un exemple de problème technique : Immateriel distribue beaucoup de petits éditeurs français (il fait le lien entre l’éditeur et les librairies, en plus d’être libraire lui-même), certains avec DRM et d’autres sans. Certains des éditeurs qu’il distribue se retrouvent avec DRM sur Kobobooks alors qu’ils n’en ont pas fait la demande. La raison semble être un conflit technique, car sur Kobobooks le distributeur se déclare soit « avec DRM » soit « sans DRM » mais n’a pas l’option mixte. Par défaut, les DRM l’emportent. Les gros éditeurs comme Bragelonne réussissent à passer outre ce conflit technique, mais des petits comme Voy’El subissent de plein fouet ce problème.

Bref, retenez déjà que l’apposition de DRM n’est pas une question simple à appréhender et qu’il vaut mieux comparer différentes sources avant de se lancer dans l’achat.

Référence Voy'El sans DRM sur Immateriel

Référence Voy'El sur Kobo avec DRM

Comparaison d’une référence Voy’El sur Immateriel et sur Kobobooks (clic pour agrandir)

Le cas DRM Adobe ou récit d’une soirée laborieuse

Note : Ce qui suit est réalisé dans le cas d’un achat sur ordinateur puis transfert à ma liseuse Kobo (le cas Kindle serait différent). Le cas d’achat direct sur liseuse par Wifi est évoqué plus bas.

La première fois que je suis confrontée à une DRM Adobe, je me retrouve après téléchargement avec un fichier tout léger appelé URLLink. Hu ? Et… débrouille toi donc avec ça, parce qu’il n’y a pas le mode d’emploi avec.

Voici donc la procédure :

– Télécharger Adobe Digital Edition. Et oui, encore un p*tain de logiciel à coller dans votre bécane, c’est déjà gonflant au démarrage.

– Ouvrir ensuite un compte sur Adobe. Et oui, encore un compte, allez, donnez vos coordonnées à une boîte qui n’a rien à voir avec vos livres à la base, c’est tellement funky… Puis là, magie, vous pourrez enregistrer jusqu’à 6 supports de lecture numérique sur lesquels vous aurez le droit de lire votre livre, en commençant par ce superbe ordi qui commence à avoir la nausée à avaler autant de nouveautés, puis votre liseuse quand vous l’aurez connectée.

– L’URLLink une fois glissé dans le logiciel se transforme (magie!) en livre. Vous pouvez le lire ainsi, sur ordinateur, ou vous pourrez le transférer sur votre liseuse nouvellement enregistrée sur votre compte Adobe.

Mais où qu’il est donc vraiment le livre ? Bonne question, cet URLLink reste très mystérieux et n’est pas votre livre mais un droit d’accès à la lecture de ce livre. Vous ne pouvez donc pas prêter ce dernier ou en faire une copie de sauvegarde privée.

Si d’ordinaire la DRM vous empêchait d’accéder à la lecture (problème de compatibilité avec votre liseuse par exemple), un plug-in installé sur Calibre, logiciel gratuit de gestion de bibliothèque (qu’il a donc fallu installer aussi), fera disparaître la vilaine DRM et vous rendra maître de votre livre. Côté juridique, soyez sans crainte, un précédent dit que vous avez le droit de craquer une DRM si vous n’avez pas accès à un livre que vous avez acheté (ça paraît logique, de pouvoir profiter de ce qu’on achète, non ?).

N.B. : il existe d’autres façons d’enlever une DRM, que je n’ai pas utilisées moi-même. Google est votre ami.

Ce lémurien vient de recevoir un URLLink

Ce lémurien vient de recevoir son premier URLLink. On comprend son désarroi

Est-ce toujours aussi compliqué ?

Bien sûr que non. On peut trouver que les éditeurs sont bêtes à utiliser une telle politique (cf. paragraphe suivant) mais ils ne sont pas totalement fous. En achetant directement en Wifi depuis votre liseuse, vous zappez l’étape d’installation des logiciels. A vrai dire, dans pas mal de cas vous ne vous rendrez même pas compte des protections en place sur votre livre tant il est facile, avec un clic, d’avoir le livre à portée.

Sauf que. Dans le cas d’Amazon/Kindle, plusieurs consommateurs de par le monde ont eu la désagréable surprise de voir leur bibliothèque ou certains éléments de leur bibliothèque Kindle effacés lors d’une synchronisation. Car en achetant directement comme cela vous n’avez en fait qu’un droit de consultation du livre, vous n’en possédez pas une copie. Et la facilité d’achat fait facilement oublier cela.

D’autre part, c’est surtout la première rencontre avec les DRM qui est déroutante et demande un temps d’adaptation. Quand je vois comment je l’ai vécu, je ne peux m’empêcher d’imaginer ma grand-mère ou même mes parents à ma place… (c’est bien simple, je pense que j’aurai un coup de fil quand ça leur arrivera, je ne les vois pas forcément s’en sortir tout seuls, pas sans quelques recherche Google en tout cas).

Quels coûts, quels enjeux ?

Un travail de master édition a donné il y a peu le coût de près de 60000€ par an par éditeur, +40cts par exemplaire vendu. C’est donc à ça que les éditeurs estiment le coût du piratage. Voir l’article.

Sachant que concrètement cette protection peut sauter facilement (un logiciel, un plug-in et un clic sur un bouton), les pirates ne sont absolument pas arrêtés par ces mesures. Au final, seul le consommateur trinque, au niveau du prix (aucun doute que les dépenses de protection sont amorties en partie à ce niveau) et au niveau de la facilité d’accès. Payer des fortunes pour tenter d’économiser des pertes potentielles mal chiffrées, pénaliser ses lecteurs pour tenter d’arrêter quelques pirates, avec une technologie morte (Adobe n’y investit plus depuis plusieurs années, elle est figée et donc inadaptée aux usages d’aujourd’hui)… il est évident que cette politique de la DRM est illogique ou en tout cas aucunement efficace. (Voir plus loin le paragraphe DRM et piratage).

Mais de très gros éditeurs (Gallimard et Hachette en tête) s’obstinent dans la voie des DRM ayant à la fois peur du piratage et peur de ce que le numérique implique pour le modèle traditionnel. Côté américain, Tor (gros éditeur d’imaginaire américain) a récemment supprimé ses DRM sans noter d’augmentation du piratage. Un exemple à suivre, chers éditeurs ?

Watermark, tatouage, marquage

Présentation rapide

Le tatouage de Djinn (Miralles)

Si toi aussi quand tu entends « tatouage », tu penses plutôt à ça… Cet article est pour toi.

On vient de voir le cirque que représentent les DRM. Le tatouage est nettement moins intrusif. Un ebook tatoué va intégrer dans son code informatique des informations personnelles, la plupart du temps votre nom et votre adresse mail et éventuellement où vous avez acheté le livre et quand. Le tatouage est annoncé sur certaines librairies en ligne (Immateriel, ePagine…) mais pas sur d’autres, où ils se confondent avec les fichiers sans DRM non marqués (Kobobooks).

Le tatouage est invisible la majeure partie du temps, comme chez Bragelonne par exemple. En lisant votre livre vous n’aurez pas conscience de ce marquage. Il est possible de faire une copie privée du livre, de le prêter, bref, liberté, mais avec ce petit tatouage invisible.

Il m’est arrivé d’être confrontée à un tatouage visible (nom et mail à la fin de chaque chapitre) sur des ebook de Lokomodo, mais il me semble qu’il relevait plus d’une erreur de codage que d’une volonté de marquer de façon visible (je l’espère en tout cas). Cette visibilité était gênante pour l’immersion dans le livre, mais je ne l’ai rencontrée vraiment que dans ce cas.

Les enjeux perçus

Comme les DRM, le tatouage numérique a un effet dissuasif pour le partage abusif de fichiers. Encore faut-il avoir conscience de sa présence, certains libraires ne le mentionnant pas. Certaines personnes pensent que c’est une marque de manque de confiance envers le lecteur et que ça ne vaut pas mieux que la DRM. Pour ma part, je n’ai rien contre. Tant qu’on n’embête pas le lecteur dans sa consommation standard (lecture, prêt, copie privée…), je ne vois pas d’inconvénient à ce petit truc qui peut dissuader monsieur tout le monde d’aller coller un fichier en partage sur le net tout en rassurant l’éditeur ou l’auteur.

Néanmoins, si ce système fonctionne parfaitement chez le lecteur lambda, le pirate lui sait très bien comment enlever ce marquage facilement, tout comme pour les DRM.

Perspectives

A l’heure actuelle le tatouage est plutôt acceptable. Mais un tel système peut vite déraper, l’éditeur pouvant pourquoi pas décider de mettre des informations vraiment sensibles en tatouage, comme par exemple le numéro de carte bancaire (ce qui n’existe pas en France, rassurez-vous), si la loi l’y autorise.

Une autre solution évoquée sérieusement pour l’évolution des DRM a été de marquer le fichier en modifiant des mots dans le texte (par exemple : « déjeuner » deviendrait « manger »). Vous auriez donc une version unique du livre. Là, difficile de voir comment une telle chose pourrait se concrétiser, les auteurs ne risquent pas d’apprécier cette ingérence dans leur travail.

Sans DRM

Ni DRM ni tatouage, c’est l’epub à l’état sauvage. Pas de flicage, la responsabilité de consommation est de votre simple fait et non d’un effet dissuasif à l’efficacité souvent discutable. C’est simple, ce n’est pas magique, c’est pratique.

DRM, piratage, achat et choix personnels

Nous avons vu que pour lire un fichier avec DRM Adobe il fallait passer, la première fois, par des étapes non intuitives et un peu laborieuses. Plus rapide les fois d’après, le système reste contraignant.

Pour lire sur sa liseuse un fichier piraté, il suffit de taper le nom du livre dans Google ou de connaître un site spécialisé et y faire une recherche, puis cliquer pour télécharger et mettre dans la liseuse. Voilà.

En toute franchise et avec une simple expérience, il est dix fois plus facile de passer par la voie illégale que par la voie légale en cas de DRM. La DRM peut être perçue comme une punition du lecteur honnête qui veut injecter son argent dans le circuit du livre et contribuer à la rémunération de ses acteurs, tant elle alourdit l’acte d’achat et de lecture. En allant plus loin, on pourrait presque dire que la DRM est une incitation au piratage, qu’elle ne prévient pas le moins du monde.

A titre personnel, il m’est déjà arrivé de vouloir acheter un livre et de ne pas passer à l’acte lorsque je l’ai vu disponible seulement avec DRM. Se battre avec les DRM sans rien y comprendre peut faire naître une certaine phobie par la suite. Sans compter que je trouve cette politique aberrante et coûteuse et que je m’y oppose fermement. Résultat, amis éditeurs, vous avez perdu quelques ventes rien qu’avec ces trois lettres.

Je suis donc plus encline à acheter des fichiers sans DRM, à des prix dans lesquels j’ai confiance (par exemple si l’Atalante propose un roman traduit à 12€ en ebook j’ai confiance dans le fait qu’il s’agit d’un juste prix, voyant déjà qu’il s’agit d’un prix à moitié du livre papier et adhérant déjà à la politique générale de la maison) et à éviter toutes les contraintes des DRM, sauf lorsque je n’ai pas le choix (mais dans ce cas il faut vraiment que j’ai envie de lire le livre, ce qui élimine l’achat spontané).

lecteurs contre les drmVoilà, vous avez maintenant fait connaissance comme moi avec les trois grandes protections du livre numérique. Vous pouvez donc faire vos choix de lecture en fonction. Notez que la plupart des éditeurs « tout numérique » n’utilisent pas de DRM. Cette pratique semble réservée aux grands éditeurs traditionnels.

Pour aller plus loin, notre ami Wikipedia propose les pages : Gestion des droits numériques (DRM) et Tatouage numérique.

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