Sur le fleuve (L. Henry, J. Mucchielli)

Sur le fleuve (Henry, Mucchielli)

Sur le fleuve

Auteur : Léo Henry, Jacques Mucchielli
Couverture : Stéphane Perger
Editeur : Dystopia
Date de parution : 06/2012
Pages : 119 (1351 ko)
Prix : 6€ ebook / 10€ papier

Qu’ils soient nobles, marins, inquisiteurs, chasseurs ou qu’ils accompagnent ceux-ci en qualité d’épouse ou de serviteurs, que leur chemin ait croisé celui de ces derniers par hasard, tous les membres de l’expédition Jiménez tendent vers un but ultime : atteindre El Dorado, la cité mythique où tout est d’or. La route est longue, éprouvante physiquement et psychologiquement. Dans cette forêt sans fin, sur le long fleuve, chacun se retrouve face à sa conscience. Ceux abandonnés par la chance voient se dresser devant eux l’esprit défenseur des lieux – Petit Frère, le jaguar impitoyable – et donc la mort. Tant d’épreuves peuvent-elles seulement être récompensées ? Quel dénouement peut connaître une telle quête, dont la vanité semble évidente ?

Une quête qui met les hommes face à eux-mêmes

Sur le fleuve entraîne au fil de ce qui pourrait être l’Amazone ou de l’Orénoque, quelque part dans le XVIème siècle et met en scène une brochette de personnages tous névrosés à leur façon, traînant derrière eux un lourd passé. Les motivations qui les animes dans cette quête des cités d’or peuvent se rejoindre, la farouche volonté qui les anime est semblable, mais elles sont aussi très intimes, entre appât du gain, du pouvoir ou recherche d’une rédemption par l’accomplissement d’un haut fait…
Ces individus sont fascinants, Léo Henry et Jacques Mucchielli ont su donner un étonnant réalisme à leurs personnalités, complexes, où les actions passées jouent un rôle dans l’action présente. Le choix de narration est extrêmement intéressant : c’est bien après avoir immergé le lecteur dans la jungle dans le quotidien difficile de l’expédition que sont dévoilés les aspects profonds qui animent chaque homme et femme, éclairant par là-même la source de leur volonté et la force de cette dernière. Ces digressions étoffent le contexte en évoquant d’autres pays, d’autres batailles, d’autres métiers, des souvenirs à la fois lointains et vivaces.

Plus les kilomètres s’accumulent et plus la difficulté augmente, ce qui se ressent au travers des questionnements, des conflits, de l’apparence même des héros. En plus de l’extinction de l’espoir ou d’une apathie latente, certains sombrent lentement mais sûrement dans la folie, sont hantés leur passé. La visualisation de cette détérioration humaine est favorisée par le style précis et maîtrisé des deux auteurs.

Un milieu inhospitalier, dangereux, rendu tangible par les auteurs

Ce qui fait la force de ce récit, outre des protagonistes bien campés, c’est son ambiance presque palpable. Grise, sombre, humide, elle donne la sensation lourde des journées étouffantes où la chaleur règne et où l’eau sature l’air.
Tout est hostile dans Sur le fleuve. Les hommes sont impitoyables avec leur environnement et les uns envers les autres, le paysage n’est pas accueillant entre la forêt dense et les eaux traîtresses. Et jour après jour, à avancer ainsi sur une terre qui fait tout pour rejeter les aventuriers, le désespoir naît, augmente, s’insinue de façon fourbe sous les crânes. Difficile de toujours croire à la possibilité d’atteindre un jour le véritable mythe que représente El Dorado. Et quand les morts commencent à ponctuer l’expédition, c’est à se demander si une malédiction n’aurait pas été jetée sur elle.
C’est ce mélange de descriptions de l’environnement et d’individus à la dérive qui attise l’intérêt en premier lieu ; les mots font naître couleurs et sensations avec une fluidité et une facilité étonnantes.

Un peu de surnaturel qui sublime un excellent récit

Ce qui achève de rendre le roman captivant est sa dimension fantastique. Très légère, celle-ci s’invite au travers du personnage de Petit Frère, qui fait entendre sa voix dans les interludes entre les chapitres, avec des prières pleines de poésie. Son ombre plane sur le petit groupe, d’abord invisible, puis peu à peu menaçante et enfin fatale. Sans la présence de cet esprit des lieux Sur le fleuve aurait déjà été un bon roman d’aventure historique. Mais cette incarnation de tout ce que représente le fleuve et ses promesses, de la nature sauvage, donne une voix particulière au texte, une touche mystique en harmonie avec la dimension « sauvage » de l’œuvre.
De manière générale, la lecture file toute seule au rythme de l’avancée de l’expédition et des interventions de Petit Frère, grâce notamment à l’écriture riche et immersive de Léo Henry et Jacques Mucchielli. Vient alors la conclusion, un peu classique mais terriblement efficace dans le fond et excellente sur la forme.

Sur le Fleuve rejoint Ainsi naissent les fantômes de Lisa Tuttle et Le Prophète et le Vizir de Yves & Ada Rémy au rang des excellents titres publiés par les éditions Dystopia. Ce court roman addictif, signé par deux auteurs au style impeccable, devrait pouvoir convaincre bien des lecteurs dès l’instant où le thème les attire.


Vous pouvez vous procurer Sur le fleuve via le site de Dystopia.