Sans parler du chien (Connie Willis)

Sans parler du chien (Connie Willis)

Sans parler du chien

VO : To say nothing of the dog
Auteur : Connie Willis
Editeur : J'ai Lu
Date de parution : 06/2009
Pages : 573
Prix : 8€

En 2057 le voyage temporel est monnaie courante. L’excentrique et riche mécène Lady Shrapnell envoie des historiens dans le passé dans le but de retrouver les détails les plus infimes pour la reconstruction de la Cathédrale de Coventry.
Ned Henry est quant à lui chargé de retrouver la potiche de l’Êvêque, mystérieusement disparue dans un bombardement lors de la seconde guerre mondiale. Mais un chat ramené au XXIè siècle pourrait provoquer un paradoxe temporel sans précédent ; et c’est à l’époque victorienne qu’il faudra résoudre le problème.

Un roman victorien ?

Ce roman résolument SF (voyage et paradoxe temporels) offre néanmoins un cadre des plus particuliers. En effet, la majeure partie de l’intrigue se déroule en 1888 dans la région d’Oxford, en pleine époque victorienne. Canotage sur la Tamise, jeunes filles de bonne famille et gentlemen, tenues à volant et ombrelles, bibelots, domestiques… que d’éléments dépaysants et caractéristiques, inattendus dans un livre de science-fiction.

Sans parler du chien est en réalité un véritable hommage à cette époque, aux auteurs et œuvres contemporains, ainsi qu’au décor et aux habitants. Les références sont multiples, de Lewis Caroll et son jeu de croquet avec la Reine de coeur, à Jérôme K. Jérôme et son roman Trois hommes dans un bateau (sans parler du chien), en passant par Wilkie Collins et sa Pierre de Lune, considéré comme le premier roman policier.
Le héros utilise d’ailleurs ses connaissances des œuvres du passé pour avancer dans ses réflexions et résoudre les problèmes. Ces détails sont abondants et raviront ceux qui les connaissent sans perdre ceux qui ne les connaissent pas, leur donnant par la même occasion l’envie de les découvrir.

Pour offrir un tel nombre de clins d’œil dans les décors, les personnages et le contexte, Connie Willis a sans conteste fourni un énorme travail de documentation. Elle réussit par la même occasion à transmettre sa passion pour L’Angleterre de ce siècle, grâce à de superbes descriptions et aux sentiments de personnages concernant leur vie dans ce siècle qui n’est pas le leur.
Le lecteur sort admiratif face à l’érudition qui imprègne les pages et qui s’intègre si naturellement au récit, loin de la simple démonstration culturelle, car chaque détail a son intérêt.

Un ton humoristique pour un travail sérieux et des personnages superbes

La mise en scène est résolument tournée vers le burlesque. Le héros, Ned Henry est dès le début de l’histoire en état de déphasage, soit un état absurde qui a tendance à faire divaguer et qui s’avère drôlissime par les dialogues qu’il provoque. Connie Willis s’approprie un humour british tout à fait exquis et fait subir à ses personnages des situations typiques de certains genres littéraires ou théâtraux. Tel ce passage savoureux digne des meilleurs vaudevilles ou des « running gags » comme les allusions aux brocantes, dont Ned a la hantise et qui ne cessent de le poursuivre.
Les dialogues sont également de pures bijoux, les protagonistes réagissant avec finesse, intelligence et humour à toute occasion, même la plus désespérée. L’incompréhension de Ned face à des choses tellement simples pour le lecteur, comme anticiper les réactions d’un chat ou se servir d’un matériel basique, ajoute à l’amusement.

Les personnages sont tous fascinants. A commencer par Ned, cet homme du futur qui trouve néanmoins bien sa place au XIXè siècle. Il est plein d’esprit mais se trouve complètement démuni devant un simple chat. Dans son périple, il rencontre Terence, jeune homme accompagné de son fidèle chien Cyril, bouledogue affectueux mais un peu encombrant. Terence tombe amoureux de Tocelyn, une jeune fille de bonne famille insupportable qui s’avère être l’ancêtre de Lady Shrapnell, la terreur de Ned et Verity. Cette dernière est à l’origine de l’incongruité qu’il leur faut rétablir et sert de chaperon à la peste « Tossie ».

Les personnages secondaires ne sont pas en reste, du majordome lettré et surnaturellement efficace Baine, en passant par le père de Tossie amoureux de ses poissons (qui souffrent régulièrement de la présence du chat), ainsi que sa mère, adepte du spiritisme et parfaite incarnation de la bourgeoise d’époque.
Ces personnalités sont extrêmement attachantes et spontanées, c’est un plaisir de suivre au quotidien le spectacle de leur vie qui se joue rien que pour le bonheur du lecteur, qui aura envie d’adopter Cyril, de jeter Tossie dans la Tamise ou de faire tomber Verity dans les bras de Ned.

Des fragments parfois peu accessibles

Le seul reproche qu’il est possible de faire à ce roman ultra complet est la complexité qui touche aux voyages temporels et aux paradoxes qu’ils engendrent. Attention au mal de tête lors des explications théoriques.
Cependant, même sans suivre et sans tout saisir, ces scènes restent bien intégrées au reste et cette danse scientifique peut être appréhendée avec humour, comme si le lecteur se trouvait devant une auteure déphasée en plein délire. Cela ne gêne pas spécialement la compréhension, Connie Willis étant assez habile pour que les différents niveaux de son récit se rejoignent sans heurt.

Le départ peut également être déroutant, avec une plongée directe dans l’intrigue combinée au déphasage de Ned qui rend le suivi un peu ardu. Qu’à cela ne tienne, deux chapitres plus tard ce désagrément est oublié et le cœur du récit démarre.
Le conseil est donc de s’accrocher et de ne pas se fier à ces quelques pages qui, placées au démarrage, peuvent bloquer les plus réticents.

Sans parler du chien est un roman incontournable. Complexe, intelligent, drôle, aux personnages splendides, il ne vole pas ses compliments ni ses prestigieux prix Locus et Hugo obtenus en 1999. Ce roman est un condensé de bonne humeur, recommandé contre la déprime hivernale ou pour embellir le reste de l’année. Embarquez pour l’Angleterre du XIXè siècle avec Ned, vous ne le regretterez pas.

Un coup de cœur découvert en compagnie des Atuaniens : Arutha, El Jc, Julien, Kactusss, Lael, Olya, Roxane, Shaya, Spocky, TortoiseVert

42 réflexions au sujet de « Sans parler du chien (Connie Willis) »

  1. Mon dernier véritable coup de coeur en date. Une vraie petite merveille. A la croisée des thêmes et capable de séduire un vaste public trans-genre.

    • Tu as tout dit. Dire que je me suis fait offrir ce livre par hasard… Contente d’avoir partagé sa découverte en tout cas 🙂

  2. C’est marrant parce que El Jc avait réussi à me convaincre de le mettre dans ma wish list, et là je ne suis plus trop sûre – l’humour british, l’époque victorienne… pas forcément ce que je préfère, et j’ai peur de passer à côté du « truc » au final. Mais ta dernière ligne sur le condensé de bonne humeur fait un peu pencher la balance. Disons qu’il reste dans ma wish-list et qu’on verra quand j’aurais besoin de bonne humeur si je me jette dessus 😉

    • Je n’ai aucune affinité particulière pour l’époque victorienne, mais ce décor est idéal pour l’aventure décalée qui s’y déroule. Disons que ce n’est pas « juste » un roman qui parle de voyage dans le temps et que ça peut dérouter éventuellement, par rapport aux attentes. Après pour l’humour, c’est vrai que c’est toujours assez personnel, mais à mon avis c’est à lire quoi qu’il en soit.

  3. il était déjà dans ma wish-list et finira tôt ou tard dans ma PAL c’est sûr… Je l’avais repéré en magasin, et ta description correspond à ce que j’avais imaginé en gros.

    • Je pense que tu peux apprécier ce récit, surtout si tu avais déjà une bonne idée sur ce qu’il y avait dedans (apparemment certains lecteurs sf n’aiment pas du tout parce qu’ils s’attendent… ben à plus de sf en fait. Donc c’est dommage). 🙂

  4. Rhoooo !!! C’est pas bien ça !! Méchante méchante Lelf qui nous donne encore une fois envie avec ce livre !!

    Bon , il finit quand dans ma PAL =D

  5. Je voulais absolument me l’acheter avant de partir en Tunisie mais je ne l’avais pas trouvé ! C’est mon prochain achat hors lectures communes ou Book Club !

  6. Tombée dessus un peu par hasard à la bibliothèque, emprunté parce que je l’avais vu passer ici…
    J’ai adoré !
    Merci pour les bonnes idées 🙂

  7. Ça y est j’ai fini par le lire et je dois dire que j’ai adoré ce livre très drôle par ses situations, ses dialogues et ses personnages savoureux ! J’ai aussi beaucoup aimé le côté SF du livre même si, comme tu le soulignes, c’est parfois assez complexe. Bref, une superbe lecture !

    • J’étais certaine que tu allais l’apprécier. Du bonheur en barre ce livre. Et une lecture idéale pour l’été en plus j’ai trouvé ^^

  8. Ce bouquin est une merveille. Ceux qui l’ont apprécié pourront aussi jeter un coup d’oeil sur le précédent roman se passant dans le même univers, « Le grand livre », qui parvient lui à alterner récit humoristique (dans l’Oxford du futur) et récit dramatique (dans l’Angleterre de la Peste Noire). Willis propose d’ailleurs un ou deux passages dramatiques dans « Sans parler du chien », en particulier l’incendie de la cathédrale qui m’a vraiment laisser un souvenir poignant.
    Enfin, cet univers sera de retour en français l’année prochaine avec le diptyque Blackout/All Clear où cette fois les universitaires oxfordien se penchent sur le Blitz londonien pendant la deuxième guerre mondiale.

    • Le Grand Livre est quand même un beau pavé :p
      On m’a dit qu’il valait mieux lire Le Grand livre avant Sans parler du chien, du coup je n’ai pas encore tenté mais le contexte me plaît beaucoup. Blackout/All Clear me tente évidemment aussi ^^

  9. Han il est dans ma pile lui aussi ! Hâte !
    (Mélo ou l’art de remonter des vieux billets)
    (et sur ce coup là, y’a pas mal de commentaires ^^)

    • C’est bien, c’est bien, il faut ^^
      Et oui, les vieux billets ont nettement plus de commentaires, c’est flagrant ^^
      Tu devrais bien t’éclater avec cette lecture !

  10. J’avais adoré « Le grand livre » et celui-ci également ! Connie Willis est géniale et la construction de ses romans relève du grand art ^^ Je m’apprête d’ailleurs maintenant à découvrir « Le passage »… Merci pour ce billet chargé d’excellents souvenirs 😉

    • C’est toujours un plaisir de partager les bons souvenirs ^^ Je n’ai toujours pas lu Le Grand livre depuis cette époque, ni Passage, mais ils font partie de ma liste « à lire un jour » ^^

Les commentaires sont fermés.