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Dossier Fantasy : Interview de Xavier Dollo

Xavier Dollo combine plusieurs casquettes. Écrivain sous le nom de plume Thomas Geha, il a publié des nouvelles dans des anthologie, un diptyque de science-fiction chez Rivière Blanche avant de publier le diptyque fantasy Le Sabre de Sang chez Critic. Ancien libraire, il lance aujourd’hui sa propre maison d’édition : Ad Astra.

Ses multiples expériences lui donnent un regard global sur le milieu de l’imaginaire. Sa vision était donc importante pour ce dossier Fantasy, en lien avec le LivraddictMag n°3. Merci pour sa participation.

Xavier Dollo au festival Rue des Livres de Rennes (mars 2010)

1. Qu’est-ce qui t’attire dans l’écriture et l’édition de la fantasy ?

Difficile question : je ne sais pas, c’est peut-être comme l’archéologue qui se sent chez lui dans des ruines antédiluviennes… il y a quelque chose d’atavique là-dedans. Point de vue écriture, j’ai tenté plusieurs fois d’écrire des textes de littérature générale. Au bout d’un moment, je me rends compte que je m’ennuie, qu’il manque quelque chose de fondamental : la part de rêve et d’invention. Cette jouissance de créer de toute pièce un univers inconnu qu’on essaie de rendre cohérent et réel par des mots. Pour l’édition, le principe reste le même : je suis prêt à éditer ceux qui parviennent à me mettre dans cet état. Que ce soit en fantasy ou en science-fiction.

2. Qui sont les gens qui te lisent, pourquoi aiment-ils tes oeuvres fantasy (pour ceux qui te l’ont dit), sinon peux-tu faire des hypothèses sur ce qui attire les lecteurs dans la fantasy ?

La plupart des réflexions que j’ai sur mes romans se résument à cela : mon style direct et nerveux, et ma faculté présumée à raconter une histoire où l’on ne s’ennuie pas une seconde. En gros, les lecteurs aiment la rythmique de mes romans, qui permet de nombreux rebondissements, de l’aventure, du dépaysement. J’ai comme points de références des auteurs populaires comme Julia Verlanger, San Antonio, Laurent Genefort, Pierre Pelot, Jean-Pierre Andrevon, etc. Leurs histoires m’ont façonné à la fois en tant que lecteur et auteur. Je suppose que mes lecteurs me ressemblent un peu. Je n’ai pas les lecteurs de Miéville ou de Pynchon, il faut être lucide, et je ne les vise pas. Ensuite, il n’y a pas de tranches d’âge précises : je sais que mes romans sont régulièrement achetés (au moins en librairie) par des ados et des adultes. Le Sabre de sang fonctionne très bien auprès des jeunes. A comme Alone a converti quelques ados à la lecture. Je ne peux qu’être content de ça. Enfin, j’ai aussi capté un petit noyau de lecteurs pour mes nouvelles.

Ma façon d’écrire des nouvelles est bien différente de celle pour les romans. Je m’y autorise tout ; aucune barrière, aucune contrainte. J’y vais à l’instinct. Je suis plus attiré par l’expérimentation formelle, l’excentricité, le bizarre, me textes peuvent parfois dérouter. Pas mal de lecteurs m’ont découvert récemment avec une nouvelle de “fantasy” (ou plutôt une fiction interstitielle) intitulée Sumus Vicinae, et parue dans l’anthologie Flammagories (éditions Argemmios). J’entremêle dans mon récit à peu près tous les genres de l’imaginaire. Bref, pas mal de lecteurs ont lu ce texte et ont ensuite acheté mes romans, pour lesquels j’ai eu d’excellents retours. Les ponts entre les différents lectorats ne sont donc pas impossibles, loin de là, mais les connexions sont lentes. Si bien que, il me faut l’admettre, mon lectorat de base n’est guère étendu. Peut-être que si je publiais chez un gros éditeur, je pourrais franchir une nouvelle étape, mais ce n’est pas à l’ordre du jour !


Le Sabre de Sang (éd. Critic) et Sumus Vicinae dans l’anthologie Flammagories (éd. Argemmios)

3. Que penses-tu du marché de la fantasy en France aujourd’hui et de son évolution ces dernières années ?

Oh la la, il y trop de choses à dire. Vraiment trop. Comme je suis désordonné, je vais tout évoquer dans le désordre !

Je suis dépassé par la production boulimique de certains éditeurs. Je suis étonné par la frilosité de certains autres pourtant théoriquement plus puissants. Mais en règle générale, je trouve que la fantasy se porte très bien. Elle n’a jamais été aussi en forme, et l’arrivée sur le marché d’éditeurs tels que la Bibliothèque Interdite, Orbit, ou dans une moindre mesure bientôt Lokomodo, prouve le dynamisme du genre. On le retrouve partout et les acteurs du genre sont très nombreux. Surtout, ces acteurs sont présents, agissent, créent des structures, diffusent cette culture, montrent leur puissance (notamment par le biais d’internet ou de festivals); C’est un secteur fougueux, plein de jeunesse prête à s’investir.Je me souviens, quand j’étais tout jeune fan de SF, je lisais des romans issus des collections de poche comme celle de Presse-Pocket. La collection générale était SF, mais on y retrouvait des sous-collections déjà dédiées à la fantasy (sur une idée de Jacques Goimard me semble-t-il). Seulement, moi, en tant que lecteur je voyais cela comme une seule et même grande maison. Les sous-genres n’étaient pour moi que les motifs d’une seule et même grande tapisserie : la SF. Je lisais donc du Conan ou du Fondation sans me poser la question de l’étiquette.

Mais l’émergence et l’écrasante domination de la fantasy ont changé la donne : désormais la fantasy a acquis sa liberté, a développé son identité propre et s’est démarquée de la SF. Il y a eu comme un divorce inéluctable, comme si le mariage n’avait été qu’une malencontreuse erreur de casting. En librairie, on commence à voir la fantasy séparée de la SF, on y rencontre aussi une génération de lecteurs qui s’offusque de voir la SF et la Fantasy mélangée. Ils ne comprennent pas, parce qu’ils sont des lecteurs exclusifs de fantasy et que pour eux, la SF, ce n’est pas du tout la même chose. Pour eux la fantasy est aussi différente de la SF que la SF du polar. La fantasy a donc pris le dessus sur la SF, parce qu’elle est plus vigoureuse et jeune.
On peut en voir quelques signes sur internet. Je pense à un forum comme Elbakin où de nombreux lecteurs se retrouvent et discutent des livres qu’ils lisent avec passion et quasiment sans heurts. Bref, ça parle des romans, ça parle de littérature, et tous genres de lecteurs s’y retrouvent dans une bonne humeur presque suspecte. Certains forums SF, a contrario, montrent l’usure du genre. On y parle beaucoup moins de ses lectures, il suffit de jeter un oeil aux rubriques dédiées. Par contre, on y refait sans cesse des débats sans fin et houleux sur l’histoire du genre, et le noyau des participants -dans lequel je peux m’inclure, pas de soucis- est sensiblement toujours le même. La SF vit sur son passé glorieux, la fantasy sur son avenir radieux. Je dirais cependant qu’il s’agit d’une course folle pour la fantasy, un peu trop effrénée à mon sens, et qu’elle pourrait s’arrêter bien plus vite que prévue. A force de trop publier, le genre pourrait s’épuiser assez rapidement. Mais je ne suis pas un spécialiste de la question, je laisse cela aux théoriciens qui me détromperont sûrement avec d’excellents arguments.

Autre point, on note aussi la puissance nouvelle de la fantasy en librairie. Il n’est pas rare, désormais, de voir la fantasy séparée de la SF en rayon. Pourquoi ? Parce qu’il y a eu l’émergence d’un nouveau lectorat qui ne comprend pas qu’on puisse mélanger les deux. Pour ces nouveaux lecteurs, la fantasy n’est pas du tout la même chose que la SF. Pour eux, elle a autant à voir avec la SF que la SF avec le polar. Ce mélange leur paraît illogique et même, pour certains, scandaleux ! Si si, j’ai eu le cas plusieurs fois quand je travaillais pour une grande enseigne. La diversité de la fantasy est telle que, tout comme pour la SF, il existe une multitude de lecteurs aux goûts différents. Entre les lecteurs qui affectionnent particulièrement l’héroïc-fantasy de base et ceux (celles?) qui ne lisent quasiment que de la bit-lit, il y a autant de différence qu’entre un lecteur de hard-science et un lecteur de space-opera. Comme dans les deux genres, il y a aussi les touche-à-tout, mais ce fonctionnement quasi similaire entre les deux entités prouve bien que la fantasy n’a plus besoin d’aide pour voler de ses propres ailes. Cela dit, il y a encore ceux qui piochent sans vergogne dans les deux genres… en librairie, ce sont souvent les plus gros consommateurs de romans. Ceux qui viennent et repartent avec des piles.

Enfin, tu me parles de quantité, qualité, je ne me sens pas apte à juger la fantasy en qualité. Le fait que la production soit intense apporte forcément son lot de textes médiocres et dispensables. On nous propose le dessus et le dessous du panier. En SF, pour prendre un contre exemple, l’offre ne poropose même plus l’intégralité du dessus du panier. Les collections entièrement dédiées sont rares, tandis qu’en fantasy elles sont légion. Et, effectivement, on nous propose beaucoup de fantasy anglo-saxonne. Bon, elle est, il me semble, globalement de qualité, et beaucoup de nouveaux auteurs marquants (comme Brandon Sanderson) émergent. Je trouve que, grâce à Mnémos par exemple, les francophones ne sont pas en reste (Niogret, Robert, Bousquet, etc.). C’est une chance pour des auteurs qui, en outre, démontrent de belles qualités de plume avec des fantasy aux antipodes les unes des autres.

4. Est-ce que selon toi ça représente un gros risque de se lancer dans l’édition aujourd’hui ? Vous avez vu/senti qu’il y avait une place pour vous sur le marché ? Qu’est-ce qui vous a “poussé” à devenir éditeur ?

Un gros risque si on part avec un gros capital, oui. La petite édition par contre, avec les techniques modernes, permet de trouver un seuil de rentabilité assez bas mais qui, évidemment, n’apportera aucun enrichissement à l’éditeur, sauf coup de chance improbable. Avec les éditions Ad Astra, je ne prends pas de gros risques, hormis celui de mourir de faim si je ne trouve pas un autre travail à côté. Par contre, cela demande beaucoup de temps et d’énergie et, si l’on cummule plusieurs boulots, cela devient difficile de gérer, surtout que je suis aussi romancier et bientôt co/directeur de collection chez un plus gros éditeur qui désire lancer un label SF. Les frais éditoriaux pour un gros éditeur sont plus nombreux à mon sens, les charges plus lourdes (la traduction s’il y en a, le diffuseur et le distributeur qui se sucrent bien au passage, la com, les taxes diversent, l’impression en masse, etc.). La crise économique n’aide pas, c’est sûr. Mais je vois que ça n’empêche pas beaucoup de projets ambitieux de se monter. Donc, il n’y a plus qu’à observer et voir ce ce que ça donne. L’envie est là, les idées aussi, mais le public va-til répondre présent longtemps ? Wait and see.

Concernant ma propore place sur le marché, je pense qu’elle est encore diffuse. Néanmoins, j’ai une collection qui ne fera QUE de la SF, et pas de fantasy. J’estime donc avoir un public potentiel, d’autant que le marché en SF pure et dure n’est pas si saturé. Après, reste à savoir si le lectorat existe encore. Les premiers chiffres de vente des Pilleurs d’Âmes (roman SF de Laurent Whale sorti [en juillet]) me poussent à répondre “oui”, mais juste à un modeste niveau comme le mien. C’est à dire sans diffusion et distribution à échelle nationale, à savoir en passant par le circuit traditionnel.

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One Response to “Dossier Fantasy : Interview de Xavier Dollo”

  1. El Jc says:

    Je suis semble t’il de la même génération que Xavier et je le rejoins sur la plupart des points évoqués. Je suis de la vieille garde qui lisait de la Fantasy sous un label SF sans se poser trop de question. Je continue à arpenter avec ferveur ces deux genres, l’essentiel étant l’imaginaire et ce qu’il implique / permet / offre. Je regrette un peu que la SF soit effectivement quelque peu en souffrance actuellement, mais je pense que le vent tournera tôt ou tard. Longue vie aux éditions Ad Astra, tous mes voeux de réussite.

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