L’Affaire Charles Dexter Ward (H.P.Lovecraft)

L'Affaire Charles Dexter Ward (H.P. Lovecraft)

L'Affaire Charles Dexter Ward

Auteur : H.P. Lovecraft
Editeur : J'ai Lu
Date de parution : 09/2009
Pages : 126
Prix : 3,70€

Passionné par le passé, le jeune Charles Dexter Ward entreprend des recherches sur un de ses ancêtres : Joseph Curwen. A la fin du XVIIIè siècle, cet aïeul semble s’être livré à d’étranges études qui, combinées à sa longévité impressionnante, ont suscité la méfiance des habitants de Providence. Au fil de ses trouvailles, Charles Ward fait preuve d’une fascination inquiétante, mettant en péril sa santé mentale et physique.

Un style particulier qui crée l’angoisse

Le style de Lovecraft est reconnaissable entre mille. Dans ce court roman, il utilise de nouveau son style passif et indirect, comme la lecture d’un rapport écrit par un témoin des événements plusieurs années après les faits. Cela donne à son œuvre une distance, que le lecteur appréciera plus ou moins. Celle-ci crée une atmosphère angoissante par le manque d’informations et la lenteur avec laquelle sont dévoilés les indices, par les yeux de protagonistes ne comprenant pas toutes les implications de ce qu’ils découvrent. Ainsi, dans l’Affaire Charles Dexter Ward, le récit est tiré du vécu du médecin de famille qui voit évoluer Charles et suit ses recherches au moment où le jeune homme commence à inquiéter son entourage. Il retrace le parcourt du garçon, redécouvrant ce qu’il a découvert, tirant des conclusions plus ou moins erronées en fonction des clés qu’il détient.
L’attente fait naître la tension, le soin apporté au dévoilement des indices, tout en insinuation, rend l’attente insoutenable. Et même lorsque le lecteur détient enfin les clés, il attend qu’il en soit de même pour ceux qui sont directement touchés, leur destin restant incertain jusqu’au terme de cette enquête au fin fond de l’horreur.
L’écriture est très littéraire, peu dynamique par sa forme et par conséquent un peu lourde à suivre. Lire Lovecraft requiert de la concentration, mais celle-ci est amplement récompensée.

Un enchaînement rigide, mais logique et intéressant

La progression du récit est intéressante. Le prologue montre un Charles Dexter Ward malade, interné, avant de reprendre au commencement : les recherches concernant Curwen. Suite au récit détaillé de la vie de l’ancêtre, le quotidien de Charles prend le relai et le lien apparaît petit à petit. Cette structure peut paraître un peu rigide mais permet au récit de se renouveler quelque peu et d’apparaître sous un jour nouveau à la fin, dans un ensemble bien équilibré. Le personnage de Charles est attachant, jeune homme qui se perd dans un travail qui le dépasse et le dévore à petit feu. Certes, il y a peu de surprises dans ce roman, il est aisé de deviner, si ce n’est dès le prologue au moins dès le premier chapitre, la conclusion finale. Néanmoins, avec l’habileté de l’auteur, une attente inquiétante s’empare du lecteur, qui suit le sort de ceux qui n’ont pas encore compris (et qui sont souvent un peu longs à trouver les solutions), cherchant à monter son propre puzzle. Les révélations sont noires, malsaines, les descriptions sont renforcées par de nombreux détails olfactifs, auditifs, visuels, qui donnent corps à des choses incompréhensibles. Au fil des pages l’atmosphère se fait de plus en plus lourde, au propre comme au figuré, les sensations désagréables se multipliant pour dévoiler des horreurs qui se tapissaient auparavant dans l’ombre, omniprésente.

Un conflit passé/modernité à replacer dans son contexte

Le passé et la société « moderne » sont en constante opposition, comme souvent chez Lovecraft. Le jeune Charles est passionné par les temps anciens au point de s’y enfermer pour ses études, Curwen est obsédé par l’avenir et la vie éternelle, se mettant à dos ses contemporains. Chacun d’eux représente une époque ; et Lovecraft montre à la fois qu’il est possible de tout recommencer malgré les siècles d’attente, et qu’il est impossible de vivre hors de son époque sans en payer les conséquences. Un parallèle admirablement dépeint, une plongée dans deux périodes de l’histoire au travers du destin de deux hommes bien différents.
Bien entendu, ce qui pour Lovecraft était une époque moderne est pour le lecteur un âge bien révolu au même titre que l’était l’époque de Curwen pour Charles Ward. Ce décalage est à lui seul d’un grand intérêt, car là où Lovecraft peignait un monde inconnu et exotique face à un quotidien banal, le lecteur se trouve devant deux sociétés qui lui sont étrangères, dont les codes ne sont pas les siens. Et finalement il est facile de se demander ce que donnerait une répétition de l’intrigue dans notre siècle. De quoi faire réfléchir un bon moment suite à la lecture.

Lire Lovecraft c’est s’exposer à un grand moment, une leçon de littérature d’un autre temps, dans un style et une construction bien particuliers qui ont fait son succès et continuent de fasciner les nouvelles générations. Un Lovecraft s’apprécie pour le bon moment de lecture, aussi bien que pour les nombreuses réflexions qu’il amène sur son œuvre et son époque. L’Affaire Charles Dexter Ward est un excellent titre pour découvrir ou redécouvrir l’auteur.

Une Lecture commune avec : Taliesin, El Jc, Mr.Zombi, Mina, Belledenuit, Julien