Serpentine (Mélanie Fazi)

Serpentine (Mélanie Fazi)

Serpentine

Auteur :
Couverture : Bastien L.
Editeur : Folio SF
Date de parution : 02/2010
Pages : 308
Prix : 7,10€

Une étrange échoppe de tatoueur, une mère effondrée, une fascination née du feu, des âmes qui se croisent, des apparitions inquiétantes, des errances… Dix nouvelles composent ce recueil, Grand prix de l’Imaginaire 2005, paru originellement chez L’Oxymore, puis chez Bragelonne, avant sa sortie en poche chez Folio cette année.

Un recueil très sombre aux descriptions vivantes

Serpentine est un recueil d’une grande cohérence par son ambiance. Les textes présentent des instantanés de vie, épreuves particulières, symboliques, un tournant dans des destins souvent abîmés. L’ambiance est pesante, étouffante, souvent angoissante. Noire. A la frontière entre fantastique et folie, il est difficile d’identifier les périls réels et les issues. Le chemin est toujours sans retour, les personnages se faisant aspirer par une spirale mentale infernale.

Mélanie Fazi est une spécialiste des descriptions percutantes, vivantes. Les mots prennent corps, les odeurs et couleurs sortent de leur dimension de papier, les ombres embrassent le lecteur pour l’entraîner avec elles. Le propre vécu de celui-ci trouve un écho dans les fascinations et tourments des protagonistes. Ce qui est sans conteste une qualité peut devenir un défaut. Le trop plein de sentiments négatifs rend la lecture parfois difficile, même si étalée dans le temps, les fantômes des nouvelles précédentes hantant encore la lecture.
Le style général est fluide et agréable, montrant un talent indiscutable. Un grand esthétisme se dégage de chaque nouvelle. Qu’il s’agisse de nourriture, de feu, d’un concert, d’une vieille maison, d’un trajet en métro, chaque détail se fait ressentir et même le plus insignifiant est sublimé. Ceci implique d’imposer un rythme lent, hypnotique, presque détaché de la réalité. Cet effet peut être ressenti comme des longueurs, aussi mieux vaut être averti : les récits prennent le temps de comprendre, de planter le décor, reflets de l’errance qui caractérise les personnages.

Il y a beaucoup de magie dans ces pages, cette magie de la vie, imperceptible, que les bons écrivains savent capter et rendre sur le papier. Comment sinon réussir à rendre sympathique la mort d’une jeune fille (Nous reprendre à la route), à compatir avec des êtres violents (Serpentine, Le Passeur), à voir dans les décors les plus banals la manifestation récurrente d’une âme presque oubliée (Petit théâtre de rame) ? Mélanie fait appel aux émotions les plus primaires, soulevant des réactions contraires à la morale, mais terriblement animales et humaines à la fois.

Une lecture intéressante mais parfois éprouvante

Dans ce bel ensemble, il est possible de distinguer deux sortes de nouvelles. En effet, quelques unes emmènent vers d’autres paysages et d’autres temps et leur positionnement dans le recueil est bien vu pour éviter l’installation de la lassitude. Ghost Town Blues est notamment une bonne nouvelle de clôture pour ce livre, tandis que Mémoire des herbes aromatiques permet de souffler un instant d’un trop plein de souffrance anonyme, tout en restant dans le ton. L’omniprésence de la mort est assez étouffante et ces nouvelles plus divertissantes sont les bienvenues.

J’ai trouvé cette lecture éprouvante, la réaliser sur un mois entier (mouvementé) ne fut pas la meilleure stratégie que j’aurais pu employer. Les angoisses étaient toujours là, en fond, tant que la dernière page n’était pas tournée. Un certain ras-le-bol m’a également gagnée, une envie de passer à autre chose, de changer, de sortir de cette nuit éternelle. Les nouvelles prises une par une sont toutes intéressantes, mais le recueil peut parfois faire « trop ». A cause de ce plaisir de lecture parfois entamé, le recueil n’atteint pas le 7 qu’il mériterait sans doute plus. Serpentine est de ces livres pour lesquels il vaut mieux être très réceptifs pour apprécier. Ce n’était pas le moment idéal en ce qui me concerne.
Bien sûr, je continuerai à lire Mélanie Fazi, dont j’apprécie énormément le style et les ambiances, même si j’ai préféré ses travaux plus récents. La sortie d’Arlis des forains chez Folio en septembre devrait me voir au rendez-vous, pour la découvrir en format long.

Malgré un côté un peu pénible, la lecture fut tout de même agréable dans le détail et instructive (niveau structure des textes et choix des termes, pour qui s’intéresse un peu à l’écriture notamment). Serpentine est un recueil à lire, mais surtout Mélanie Fazi est une auteure à suivre… attentivement.


Une lecture commune avec Le Cercle d’Atuan.  Chroniques des membres : El Jc, Olya, Acr0, Calenwen,