Archives

Interview : Marc Dubuisson

Unpied fait partie de ces créateurs de blog BD qui ont réussi à se faire un nom sur la toile. Grâce au succès de son projet La Nostalgie de Dieu, qui met en scène un homme au bord d’une falaise parlant au Créateur, il a pu sortir du réseau internet et voir sa première oeuvre publiée chez Diantre! sous son véritable nom : Marc Dubuisson. Le succès est au rendez-vous, les lecteurs appréciant l’humour et le trait original dont fait preuve le jeune homme et l’année suivante paraît le petit frère : Le Complexe de Dieu, où le blogueur montre qu’il murit en tant qu’auteur.  C’est avec une extrême gentillesse (et rapidité) qu’il s’est plié au jeu de l’interview pour Imaginelf.


Salut Marc/Unpied (mais comment doit-on t’appeler en fait ?) !

Comme je signe mes albums sous mon vrai nom, tu peux logiquement m’appeler Marc. Unpied était un pseudo trouvé un peu à la va vite le jour où j’ai voulu mettre mes premiers dessins en ligne. A l’époque, je m’en foutais un peu, je pensais que mis à part mes proches, personne n’aurait envie de lire mes notes de blog.

Il me semble que contrairement à beaucoup de dessinateur, chez toi le dessin ce n’est pas l’histoire de toute une vie. Comment en es-tu arrivé à dessiner et à trouver ton style ?

En fait, j’étais très BD étant ado. J’étais abonné à Spirou et je lisais aussi Fluide Glacial. Je passais beaucoup de temps à dessiner et imiter les auteurs que j’adorais. Je créais même des fanzines de 2 numéros tirés à 3 exemplaires avec la vieille imprimante noir et blanc de mes parents. A l’époque, je n’avais pas de scanner et j’essayais de dessiner sous paint, un côté bricolage que j’ai toujours d’ailleurs.

Vers 16 ans, j’en ai eu marre, je n’avais pas vraiment l’impression de progresser alors je me suis dit qu’il valait mieux laisser faire les pros. Je me suis alors désintéressé de la BD pendant quelques années avant d’y revenir vers mes 22 ans quand j’ai ouvert mon blog. L’ouverture du blog était la conséquence de mes visites quotidiennes sur le blog de Frantico. Je me suis dit “si lui peut le faire, je peux aussi”. Après 3 notes, je me suis rendu compte que ce n’était peut-être pas aussi simple que ça paraissait mais soit, j’étais au chômage à l’époque et je voulais garder un rythme de vie pas trop décalé, du coup je m’obligeais à me lever tous les jours vers 8h pour faire une note de blog. A la longue et sans s’en apercevoir, le trait évolue et devient moins maladroit.

Justement, ton style, c’est les bonshommes bâtons. Quels sont les avantages et inconvénients dans ton travail d’un tel choix ? Quelles sont ses limites ?

C’est un style que j’ai utilisé au départ totalement par hasard. Même lorsque j’étais ado, j’essayais des trucs plus aboutis mais dans l’urgence du moment, j’ai créé un petit personnage en bonhomme bâton avec une tête bizarre en forme de goutte d’eau (ou d’oignon, selon les courants poétiques de mes lecteurs) et voilà, en 10 secondes, Unpied était né. J’ai mis beaucoup de temps à assumer ce style. D’ailleurs, j’ai encore des rechutes, souvent après avoir lu une BD d’un auteur dont j’admire le travail.

Malgré tout, le côté simpliste, tout en étant un handicap dans une recherche de reconnaissance générale, me permet d’avoir ma marque de fabrique. Pour casser la monotonie du trait, j’essaie de le décliner sous plusieurs aspects. Un aspect austère et brut avec La Nostalgie de Dieu par exemple, ou un trait beaucoup plus lisse pour mes notes de blog. En plus, tout ça m’a permis de me rendre compte qu’il n’y avait pas besoin de beaucoup d’artifices pour donner des expressions à un personnage. Du coup, j’essaie d’exprimer un maximum avec un minimum de traits. Et puis, comme j’ai un “vrai” travail, ça permet de rentabiliser le peu de temps que je peux y consacrer.

Mais tout cela a bien évidemment ses limites. Si je peux très bien m’accommoder de ce style pour des BD basées sur du dialogue ou des réflexions, je ne peux en revanche pas miser sur l’action. C’est pourquoi pour certains projets, je propose à des dessinateurs de collaborer avec moi, comme sur le livre que je suis en train de faire avec Pauline Perrolet où je ne m’occupe que des scénars.


Et pourquoi la bande dessinée ?

Au départ, j’étais surtout parti dans l’idée d’écrire pour la télévision ou le cinéma. Je rêvais d’être auteur de série. J’ai bossé sur des projets de séries d’animation en 2002 en collaboration avec un autre auteur qui bossait pour une petite boîte parisienne mais ça n’a jamais abouti faute de producteur intéressé. Ça a été une vraie grosse déception. Quand je me suis remis à la BD, je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’un moyen rapide et pas cher de servir mes idées. Pour être franc, au départ, je me suis dit que j’allais créer le blog pour rencontrer des dessinateurs à qui je pourrais soumettre mes concepts. Je ne pensais absolument pas au début que je pourrais sortir un livre tout seul.

Comment ont évolué tes techniques et outils au fil du temps ?

J’ai dû apprendre à maîtriser photoshop et à délaisser le crayon pour bosser au feutre. Petit à petit, j’ai tenté des choses sous illustrator, le dessin vectoriel possédant de grandes qualités pour le perfectionniste que je suis : ça permet de retoucher son dessin à l’infini tout en ayant un rendu lisse. De plus, même quelqu’un qui n’est pas très bon dessinateur peut se démerder pour faire des trucs sympas. Mes deux premières BD perso (et sûrement aussi la prochaine) ont été réalisées en vectoriel. Néanmoins, je n’abandonne pas l’idée de faire un jour un livre avec un “vrai” trait.

Pourquoi avoir choisi la voie humoristique pour tes blogs et BD ? Comptes-tu rester dans le créneau ? On dit souvent que faire rire, c’est difficile. Est-ce que c’est vrai pour toi ?

L’humour n’était pas vraiment un choix, c’est comme ça que j’écris depuis toujours. J’entends aussi souvent qu’il est plus difficile de faire rire. Effectivement, c’est une mécanique assez précise qui n’est pas toujours aisée quand on ne veut pas tomber dans la blague facile. Ce qui est le plus dur en fait, ce n’est pas vraiment l’écriture ou la réflexion pour trouver un gag, c’est de se confronter à la réaction du lecteur. Si le lecteur ne rit pas, c’est là que c’est dur, parce que le rire est une espèce de reconnaissance immédiate, authentique et spontanée. S’il n’y a pas de rire au bout du compte, c’est comme si tout ce qu’on venait de réaliser n’avait en fait servi à rien.

Cependant, je trouve encore plus difficile d’écrire une histoire qui n’est pas censée faire rire car son intérêt doit être décuplé et si le concept n’est pas original, son point de vue doit l’être. Personnellement, j’ai beaucoup de mal à écrire une histoire “dramatique” sans tomber dans le pathos ou les vieux clichés. Mais j’essaie quand même de m’y mettre pour de futurs projets. En fait, toute forme d’écriture est compliquée à partir du moment où on veut amener un truc nouveau et frais.

Comment est née La Nostalgie de Dieu, du concept à ta première BD « pro » ?

Ça a d’abord été une idée qui a germé dans ma tête un jour où j’ai eu envie d’écrire une “fausse” interview de Dieu. A cette époque là, je n’avais pas encore repris le dessin et je me disais que tout un livre basé là-dessus risquait de ne pas être bien épais. L’idée s’est alors installée dans un coin de ma tête (comme c’est souvent le cas) jusqu’à ce que je trouve comment débloquer la situation.

Quelques mois plus tard, après avoir créé mon premier blog, l’idée m’est revenue ainsi que les premiers dialogues, imaginés assez rapidement. J’ai senti que c’était un de ces rares moments où l’inspiration vous prend complètement alors j’ai commencé l’écriture des scénettes. Comme à l’époque je n’étais pas encore très sûr de moi, j’ai demandé à deux ou trois dessinateurs s’ils seraient intéressés de mettre mes dialogues en images. Sans succès. Je me suis rappelé il n’y a pas longtemps qu’un de ces dessinateurs était Manu Larcenet, à qui j’avais envoyé un mail via son blog. Je n’ai malheureusement jamais reçu de réponse ni même su s’il avait vraiment reçu mon mail.

Après cette déconvenue, j’ai mis les dialogues dans un coin de mon disque dur cette fois, et deux ou trois mois après, je me suis dit que c’était vraiment trop bête de ne pas m’en servir et j’ai décidé de m’occuper moi-même du dessin. J’ai créé le blog du Livre I et je me suis obligé à en faire une histoire complète, pas forcément dans le but de l’éditer mais surtout pour me prouver qu’au moins une fois dans ma vie, je pourrais terminer un projet que j’avais commencé.
Le concept a plu, j’ai gagné des lecteurs fidèles et 3 mois après la fin de l’histoire sur le blog, j’ai été contacté par Diantre! (qui à l’époque venait tout juste d’être créé) qui m’ont proposé d’éditer le Livre I ainsi que sa suite. Quand je vois les années de galère de certains dessinateurs hyper talentueux, je me dis que j’ai eu beaucoup de chance d’avoir trouvé un éditeur sans même l’avoir cherché !

Sa suite, Le Complexe de Dieu, présente une narration très différente. Elle s’appuie moins sur les gags et joue sur les symétries. Quelles sont les raisons de tes choix de narration (pour l’un et l’autre éventuellement) ? Est-ce que ça représentait une prise de risque vis à vis du blog et du lectorat ?

Déjà, je ne voulais pas faire une Nostalgie de Dieu bis, ça n’aurait eu aucun intérêt. Au niveau des gags, j’avais vraiment mis le paquet pour le Livre I et je savais très bien que je n’arriverais pas à faire aussi bien. A côté de ça, j’avais encore des choses à exprimer. Des idées que je n’avais pas mise dans le Livre I parce qu’elles auraient risqué de casser le rythme du livre. De plus, le Livre I était avant tout une critique de la religion en tant qu’institution, alors que pour le Livre II, j’avais surtout envie d’analyser le comportement humain, ce qui réduisait considérablement le potentiel comique et potache que l’on pouvait retrouver dans le premier tome.

Dans le Livre II, l’humour est plus une excuse pour une réfléxion plus profonde sur notre espèce dite évoluée. Le concept de thérapie a vraiment son importance dans ce livre. Mais tout cela représentait effectivement une prise de risque par rapport aux attentes des lecteurs qui s’attendaient, eux, à une Nostalgie bis. J’en étais conscient dès le départ et ça n’a pas toujours été facile à gérer parce que je savais que j’allais certainement perdre quelques lecteurs en chemin, déçus de la tournure moins déconneuse que prenait la suite.

Le plus dur dans ces moments là, c’est de ne pas savoir si ce que vous voulez exprimer va être compris. Parfois, j’aimerais être près de mes lecteurs à la fin de leur lecture pour pouvoir leur expliquer ce que j’ai voulu exprimer. Ca doit être ma propension à toujours vouloir me justifier !

Tu es un ouvreur de blog compulsif. Parle-nous de tes différents projets bloguesques.

Il paraît. CÄät m’a dit un jour qu’il existait une option magnifique sur un blog pour ne pas avoir à créer un autre blog : la création de différentes catégories. Mais moi, j’aime pas les catégories. Quand j’ai une idée de concept, je veux que tout le visuel soit dédié à ce concept. Ça participe au développement de son univers.
Néanmoins, certaines périodes d’euphorie très momentanée me poussent à ouvrir des blogs pour tout et n’importe quoi, que je referme assez vite. D’où mon idée assez récente de regrouper mes différents blogs sur mon blog perso (par catégories, justement) parce que je sens bien que plus le temps avance, moins les gens s’y retrouvent parmi tous mes blogs. Ce qui est sûr, c’est que je n’ai plus de réel projet de blog à la Nostalgie de Dieu.

Sur ton blog personnel, tu annonces en avoir fini avec La Nostalgie de Dieu. Quel est ton prochain projet de bande dessinée ?

Pour l’instant, je boucle avec Pauline Perrolet le premier tome d’une série qui va s’appeler LE SEXE FORT (T1 : est en péril) adaptée de vieux strips que j’avais réalisés il y a quelques années qui s’intitulaient Boys Power. Le livre suit 6 mecs de la nouvelle génération, un peu perdu dans un monde où se mêlent vieux clichés du mâle viril et partage des tâches ménagères. Ca raconte l’inversion des rôles qui se fait de plus en plus et des remises en questions qu’elles peuvent entraîner chez les hommes actuels.

Expliqué comme ça, ça a l’air très chiant, mais en fait c’est drôle et c’est servi par le trait brétéchérien de Pauline Perrolet. Le Tome 1 devrait paraître chez Hachette en octobre prochain et le tome 2 en mars/avril 2011 (plus d’autres tomes si ça fonctionne bien). A côté de ça, j’ai un autre projet avec Diantre pour le courant de l’année 2011, toujours humoristique et plein d’autres idées en tête, dont des BD moins drôles, que j’ai commencé à développer pour les prochaines années.

Cette fois-ci il n’y a pas de blog il me semble, c’est une première. Une raison particulière ?

Le blog, c’est marrant, mais si on veut en faire un livre, ça demande plus de travail car en plus des planches que tu mets en ligne, il faut en réaliser d’autres inédites pour donner un intérêt à l’achat du livre. Si le projet n’avait pas trouvé d’éditeur, ça aurait été la solution de secours pour se faire connaître mais comme ce n’est pas le cas, on bosse directement sur la version papier.

Es-tu aussi un lecteur de BD ? Quels sont tes genres ou auteurs préférés ?

Je me suis remis à lire des BD au même moment où je me suis remis à en faire. J’ai mes vieux chouchous, comme Franquin, Sempé ou Gotlib. Dans les anciens, j’aime bien Peyo aussi qui a signé avec les Schtroumpfs des albums d’une grande intelligence. Pour moi, l’aspect enfantin de la série a caché ses réelles qualités adultes. Il y a quelque chose de profondément humain chez les Schtroumpfs, à la façon des fables de La Fontaine. Ça va paraitre ridicule aux yeux de certaines personnes, mais je trouve que le talent d’observateur de Peyo n’est pas assez reconnu.

Dans les auteurs de la nouvelle génération, j’aime bien évidemment Trondheim, Larcenet (et Ferri, dont je suis fan de l’écriture), Boulet (qui est d’une inventivité déconcertante sur son blog), Blutch, Delisle,… et je suis complètement fan de la série des Francis Blaireau Farceur (Claire & Jake), à la fois totalement barrée et absolument brillante. Côté amerloques, j’aime bien Seth, Joe Matt et la formidable série des Bone.

Quel effet ça te fait de rencontrer tes lecteurs et fans en délire ?

Pour un timide comme moi, avant les rencontres, c’est une horreur totale. Je suis assez réservé et contrairement à ce que je pourrais faire croire dans mes livres, je n’ai pas assez de répartie à mon goût. Mais une fois que j’y suis et que je me retrouve face à la gentillesse et la bonne humeur de mes lecteurs (je dis “mes” parce que je ne sais pas si ceux des autres sont aussi bien), je me sens à l’aise et bien entouré. A vrai dire, je trouve que j’ai quand même beaucoup de chance. J’espère rester à la hauteur de leurs attentes le plus longtemps possible.

Merci Marc !

Liens

Le blog de l’auteur
La Nostalgie de Dieu : blog
Le Complexe de Dieu : blog

Related posts:

  1. Le Complexe de Dieu (Marc Dubuisson)
  2. Dossier Fantasy : Interview de Lionel Davoust
  3. Dossier Fantasy : interview des éditions Critic
  4. Dossier Fantasy : Interview de Xavier Dollo
  5. Vincent Gessler aux Utopiales : Interview

Reader Feedback

2 Responses to “Interview : Marc Dubuisson”

  1. Francis says:

    Belle interview !
    Je suis content d’apprendre que je fais peur aux auteurs. En particulier à un belge. J’espère que tu continueras à être à la hauteur de mes attentes, tu fais partie des quelques privilégiés que j’ai commandé depuis le Sénégal (avec Libon et Trondheim).

  2. Laetitia says:

    La bande dessinée de Marc DUBUISSON, “la nostalgie de Dieu” vient d’être adaptée au théâtre et se joue en ce moment à Paris, à la comédie contrescarpe.

Leave a Reply

*