Les Fables de l’Humpur (Pierre Bordage)

Les Fables de l'Humpur (Pierre Bordage)

Les Fables de l'Humpur

Auteur : Pierre Bordage
Editeur : Au Diable Vauvert
Date de parution : 02/2010
Pages : 574
Prix : 23€

Véhir est un Grogne de Manac, une communauté agricole des bords de la Dorgne qui cultive le blaïs et sert de nourriture aux Hurles de Luprat. Le soir de son premier grut collectif, alors que l’individualité est sévèrement condamnée, il refuse son destin et la régression vers laquelle se sont engagés les siens. Il se retrouve soudainement sur la route, à la merci des prédateurs, mais aussi du froid et de la faim. Bientôt, il fait une rencontre qui va bouleverser ses sens et toutes ses croyances, et entame un long voyage vers le Grand Centre, à la recherche des Dieux Humains.

Un univers, un langage, des personnages

Dès les premières pages, le lecteur est entraîné dans un monde divisé en clans où vivent des êtres mi-animaux, mi-humains. Les prédateurs mangent les « pue-la-merde », aucun mélange n’est autorisé et l’esprit collectif domine. Tous glissent inexorablement vers une régression et ne cherchent pas à remettre en cause l’ordre établi. Le physique des personnages est déstabilisant, leur mode de vie bien organisé est dérangeant et leur langage qui tend à la simplification, proche de certains patois français, demande un léger temps d’adaptation. En deux petits chapitres, Pierre Bordage pose la problématique de tout un monde, brutal et animal, dont l’humanité est peu à peu écartée. Il en résulte des scènes un peu difficiles et perturbantes, avec des descriptifs assez crus.
Afin de mieux entraîner le lecteur dans cette lecture d’une grande force, des petites fables ouvrent chaque chapitre, telles des fenêtres sur des croyances bien étranges, permettant de mieux accompagner le quotidien des habitants de la Dorgne et d’ailleurs. Aucun détail n’est laissé au hasard, tout ayant une grande importance dans le déroulement du récit. Les sociétés, les personnages et les émotions sont très crédibles, ce qui rend d’autant plus effrayante cette plongée dans un monde impitoyable.

Une aventure humaine, une histoire d’amour

Au delà du voyage, des dangers et de l’action, Les Fables de l’Humpur laisse une grande place à l’humanité et aux relations entre les personnages. Ces derniers doivent combattre des instincts puissants, entre soumission et prédation, peur et férocité. La narration permet au lecteur de se plonger dans l’esprit des personnages. Véhir est en lutte permanente pour refuser son conditionnement de proie et est touchant dans sa manière de courir après ses espoirs de compréhension et de changement. Les autres ne sont pas en reste ; croiser Véhir et ses compagnons provoque souvent un rejet brutal ou une prise de conscience conduisant à une remise en question importante, parfois difficile à vivre.
Pour les compagnons de chemin, contraints à se soutenir les uns les autres, la méfiance doit laisser place à la confiance et celle-ci peut parfois évoluer vers des sentiments plus doux. La découverte et l’acceptation de soi et de l’autre sont un axe primordial de la narration, qui donne toute sa dimension à l’œuvre. Néanmoins (car il faut bien un bémol, même pour les meilleurs ouvrages), les scènes un peu sentimentales semblent une ou deux fois un peu décalées, pas vraiment à leur place à ce moment précis de l’histoire. Cela n’empêche en rien le développement de l’affection du lecteur pour ces êtres à la fois si semblables et si différents, unis par un but commun.

Un incontournable du paysage SF/Fantasy français

Avec ce roman, Pierre Bordage fait une nouvelle fois preuve de cette ingéniosité qui plaît tant à ses lecteurs. A la fois roman de fantasy, par cet univers médiéval et brutal, et de science-fiction par ses références aux Dieux Humains, Les Fables de l’Humpur s’avère surtout être un roman incontournable pour tout amateur d’Imaginaire, un conte d’Humanité dont la morale bouscule et pousse à la réflexion. La maîtrise narrative laisse le lecteur admiratif devant ce fabuleux travail et émerveillé par la beauté de ce récit puissant, d’une profondeur rarement égalée. La nouvelle couverture Au Diable Vauvert est magnifique, avec notamment en quatrième un relief du vernis dessinant un Grogne, à peine visible selon la lumière. Un bel écrin pour une belle histoire.

Il aurait été dommage de passer à côté de ce chef-d’œuvre. C’est pourquoi je tiens à remercier chaleureusement Livraddict et Au Diable Vauvert pour m’avoir donné l’opportunité de découvrir cette autre facette d’un auteur que j’appréciais déjà beaucoup.